(ENG_ESP_FR) La richesse de nos différences – Témoignage d’adoption internationale

Article paru dans le bulletin de juin 2012 de l’ONG Service Social International, Centre International de Référence pour les droits de l’enfant privé de famille (SSI / CIR)

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Dans cet article, Joachim Forget, médecin, issu lui-même de ladoption internationale, sest appliqué à nous décrire la perception de la différence par lenfant adopté, et comment ce vécu peut être valorisé, à condition dêtre vigilant à se désengager d’une vision de ladoption comme un problème cause de troubles identitaires plutôt quune chance offerte à un enfant de grandir dans une famille.

Biographie express

         Je suis né en Corée du Sud le 15 avril 1983 sous le nom de Kim Jae Duk. J’ai été abandonné dans les rues de Séoul à l’âge de 3 mois, placé à l’orphelinat puis au sein d’une famille d’accueil pour être finalement adopté à l’âge de 9 mois par une famille française. Mon cas fut similaire à celui de nombreux autres enfants adoptés depuis la Corée du Sud en Europe et en Suisse dans les années 1970-1980.

La confrontation à son identité, une étape contrainte par la mise en exergue de la différence

         Être adopté dans un milieu de vie favorable et en bonne santé est une chance. On ne le dira jamais assez bien, jamais assez fort. L’enfant issu de l’adoption internationale le réalise souvent tardivement et difficilement. Il vit ontologiquement une sorte de dissociation personnelle, tout au moins celle qu’on lui prête ou qu’on lui suggère, car il est issu de ce qu’il est commun de dénommer ‘la diversité’. Il grandit ainsi conditionné au fait qu’il serait un peu dissemblable au groupe, et on le lui rappelle régulièrement, malgré l’inexistence patente du fossé culturel.

         La problématique n’est pas totalement similaire à celle des enfants d’immigrés: ceux-ci peuvent faire valoir un double bagage culturel, une image identitaire issue du milieu familial, concrétisée parfois par une fierté nationale refuge ou l’unité linguistique. L’enfant adopté n’a pour culture que celle qu’il reçoit de ses nouveaux parents. Même dans les cas d’adoption tardives, il est commun d’observer un rapide remplacement de la langue maternelle par celle du nouvel environnement linguistique, comme l’attestent les travaux scientifiques réalisés en neuroimagerie cognitive (Pallier et al, Brain imaging of language plasticity: can a second language replace the first? Cerebral Cortex, 2003, 13, 155-161).

         Néanmoins la différence visuelle pour l’autre demeure présente et les questions commencent très tôt dans les cours d’écoles : « D’où viens-tu ? », « Est-ce que tu es chinois ? ». Convaincu d’être un bon français, j’ai, pour ma part, souvent oublié mon visage asiatique à défaut d’un miroir de salle de bains ou d’ascenseur pour me le rappeler. Une amie adoptée du Laos par une famille franco-croate m’a récemment réfléchi la même anecdote, et nous avons pu nous amuser d’une bonne dizaine de variations sur le même thème issues d’autres amis adoptés d’Asie ou d’Afrique. Ainsi, la confrontation à la différence contraint à devoir se justifier et à livrer l’intimité d’un passé venu d’ailleurs, et toutes les idiosyncrasies de nos vies singulières.

« Être adopté »: l’idée reçue du troubleidentitaire, attention danger !

         Beaucoup a éjà été écrit sur l’adoption, et ces textes parlent souvent de personnes en souffrance. Celle-ci existe indéniablement. Je souhaite néanmoins apporter un message plus nuancé et profondément positif sur l’adoption, en mettant en garde contre une « pathologisation » abusive de l’identité de l’enfant adopté.

         Rappelons-nous l’exemple : « Je ne me sens pas différent, mais on me rappelle incessamment que je le serais ». Tout se joue là. La discrimination réalisée, qu’elle soit négative (« Sale chintok ! ») comme positive (« Qu’ils sont beaux ces enfants asiatiques ! »), met en exergue une différence ethnique dapparence – aussi belle puisse-t-elle être, celle d’un faciès asiatique ou africain au milieu de visages caucasiens.       L’étiquette identitaire « adopté » propose une explication tentante à tous les problèmes identitaires. C’est un vrai danger, et des interprétations pseudo-psychanalytiques sont faciles à émettre et à entendre, menaçant d’inscrire la personne adoptée dans une sorte de conditionnement aboutissant parfois à une (auto-) culpabilisation à outrance. En matière d’interactions sociales, on verra ainsi émerger des pensées introspectives ou des conseils amicaux du type « Je suis abandonnique, c’est pour cela que je m’attache trop » ou inversement « Tu es adopté, c’est pour cela que tu as peur de t’attacher et de t’engager tu sais. » Il est toujours possible de trouver une hypothèse plausible où l’adoption sera la coupable désignée à une difficulté de l’existence. Ce mode de raisonnement peut vite devenir le prétexte à montrer du doigt ce qui a été de manière factuelle un beau cadeau, celui d’une vie meilleure qu’en institution ou dans la rue, l’accès à une éducation et à un foyer.

         Au fond, nous avons tous vécu, adoptés ou non, des évolutions tapageuses de notre personnalité, une crise d’adolescence, des conflits parentaux, des chagrins d’amour. Qui ne s’est jamais demandé dans l’enfance si ses parents étaient véritablement ses vrais parents? Les crises existentielles ne sont pas réservées aux adoptés. Il s’agit là de problèmes émotionnels d’humains, riches en complexité et en similitudes, indépendamment des origines et de la culture.

Savoir minimiser et valoriser la différence à la fois

Le positionnement du parent adoptif est délicat, et comme pour tout parent, l’apprentissage par essais-erreurs est une régularité, pour trouver le juste équilibre entre stigmatiser et mettre en valeur la singularité de cette identité double-face. Mon petit garçon eurasien vit à son tour aujourd’hui l’étape de la cour d’école, où il vient d’apprendre qu’il serait « un chinois ».

         Que faire ? De son mieux, car il n’y pas de secret à la parentalité. Les parents adoptifs ont traversé des étapes, ô combien douloureuses et successions d’impatiences déçues, avant de mener à bien leur projet d’enfant. Parents, donnez avec amour ce que vous saurez apprendre de votre rôle au contact de l’enfant que vous aurez accueilli dans votre foyer, en étant vigilant aux vicissitudes de ces emphases ou négligences de la différence, afin que votre enfant sache se construire une identité entière et unique, la sienne. Lors d’une interview télévisée, le claveciniste de génie Scott Ross, ayant enregistré l’intégrale des 555 Sonates de Domenico Scarlatti a déclaré : « J’ai une qualité ou un vice, la persévérance, chose à ne pas confondre avec la patience.(…) Je n’ai aucune patience pour quoique ce soit. » Vous, parents adoptifs, avez été probablement impatients d’accueillir votre enfant ; mais ensuite, faire grandir un enfant – adopté ou non, grandir et s’épanouir – en étant adopté ou non, requiert beaucoup de persévérance, afin de parvenir à faire se réconcilier les différentes facettes d’une identité riche de diversité. Il s’agit d’une dynamique nécessitant la rigueur du contrepoint, la justesse des harmonies, la résolution des dissonances, ainsi que la légèreté lyrique et ornementée d’une invention à trois voix de Johann Sebastian Bach. Avec sa beauté mystique et sa part d’improvisation et de spontanéité bien sûr.

The wealth of our differences – the story of an intercountry adoption

Monthly Review June 2012 – International Social Service – International Reference Centre for the Rights of Children Deprived of their Family (ISS / IRC)

Joachim Forget, a Doctor, who, himself, comes from intercountry adoption, shares with us his perception of the difference experienced by any adopted child. He shows us how this experience may be given value, if adoption is considered as a chance offered to a child to live in a family.

 ‘I was born in South Korea on 15 April 1983 and named Kim Jae Duk. I was abandoned on the streets of Seoul when I was three months old, placed in an orphanage and then with a foster family, before being adopted by a French family when I was nine months old. My case was similar to that of many other adopted children from South Korea to Europe and Switzerland in the 1970s-1980s

To confront one’s identity, a stage restricted by an emphasis on the difference

To be adopted in a favourable living environment and in good health is a chance. We will never say it enough. A child, who comes from intercountry adoption, often realises this rather belatedly and with difficulties. He lives ontologically some sort of personal dissociation, at least the one he is being attributed or suggested, given that he comes from what is commonly called ‘diversity’. He therefore grows up being conditioned to the fact that he should be different to some extent from the group, and he is steadily remembered of this, despite the obvious non-existence of the cultural gap. The issue is not completely similar to that of immigrant children: the latter may assert double cultural qualifications, an identity picture that comes from their family environment. As for the adopted child, he only has the culture, which he receives from his new parents. Even in cases of late adoptions, it is common to notice a prompt replacement of the mother tongue by that of the new linguistic environment, as evidenced by the scientific works in cognitive neuroimaging1.

However, the visual difference for the other remains present and questions arise very early on school playgrounds: ‘Where are you from?’, ‘Are you Chinese?’. As for me, convinced of being a good French citizen, I often forgot my Asian face, failing a bathroom or lift mirror to remind me of it.

Thus, confronting the difference compels to having to justify oneself and to sharing the privacy of a past that comes from elsewhere.

‘To be adopted’: The preconception of the ‘identity’ disorder, careful danger!

Many works on adoption mention people, who suffer. I, however, wish to bring a more moderated and deeply positive message on adoption, by warning against excessive pathologisation of the adopted child’s identity. Let us recall the example: ‘I do not feel different, but I am constantly being reminded that I am’. Everything is at stake here. The discrimination that is carried out, whether negative or positive, evidences an ethnic difference based on appearance – as beautiful as it may be, that of Asian or African features among Caucasian faces. The identity label ‘adoptee’ offers a tempting explanation to all identity problems. It is a true danger, and so-called psycho-analytical interpretations are easy to express and hear, thereby threatening to place this adopted person in some sort of conditioning, which results sometimes in an excessive feeling of (self) guilt. With regards to social interactions, we will also witness how introspective thoughts and friendly advice arise, such as ‘I am abandonic, that is why I become attached’ or, the opposite, ‘You are adopted, that is why you are scared of becoming attached and of committing, you know’. It is always possible to find a plausible hypothesis, in which adoption will be blamed for some difficulty in one’s existence. This way of thinking may soon become the excuse to point out what has been, de facto, a nice gift: that of a better life than in an institution or on the streets.

Deep down, we have all – adopted or not – experienced some shocking developments in our personality, an adolescent crisis, parental conflicts, an unhappy love story. Who has never asked himself during childhood whether his parents were really his true parents? These are the emotional problems of humans, rich in complexity and similarity, irrespective of the background and the culture.

To know how to minimise and recognise the value of difference at the same time

The positioning of the adoptive parent is delicate, as it is for any parent; learning on a trial-mistake basis is consistent, in order to find a fair balance between stigmatising and recognising the value of the uniqueness of this double-faced identity.

What should be done? The best we can, as there is no secret to parenthood. Adoptive parents have experienced, oh how painful, stages, before completing their adoption project. Parents, give us with love what you will know how to learn from your role in contact with the child you will have welcomed into your home. Be aware of the vicissitudes of these emphasis or neglects of the difference, in order for your child to know how to build a full and unique identity, his identity. You, adoptive parents, are probably impatient to welcome your child; but then, to have a child grow up – whether adopted or not – requires a lot of perseverance, in order to manage to reconcile the different aspects of an identity full of diversity. These are dynamics, which require the strictness of counterpoint, the accuracy of harmonies, the resolution of disharmonies, as well as the lyrical and decorated lightness of an invention for three voices of Johann Sebastian Bach. With its mystic beauty and its part of spontaneity, of course.’

1 Pallier et al, ‘Brain imaging of language plasticity in adopted adults: can a second language replace the first?’ Cerebral Cortex, 2003, 13, 155-161.

 

La riqueza de nuestras diferencias – Testimonio de adopción internacional

 

Boletín Mensual Junio 2012 – Servicio Social Internacional – Centro Internacional de Referencia para los Derechos del Niño Privado de Familia (SSI / CIR)
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Joachim Forget, médico, él mismo proveniente de la adopción internacional, nos comparte su percepción de la diferencia vivida por todo niño adoptado. Nos enseña cómo esta experiencia puede valorarse, con la condición de ver en la adopción una oportunidad brindada a un niño de crecer en una familia.
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« Nací en Corea del Sur el 15 de abril de 1983 con el nombre de Kim Jae Duk. Me abandonaron en las calles de Seúl a los tres meses de edad, acogido en un orfanato y luego en una familia de acogida, para finalmente ser adoptado con nueve meses por una familia francesa. Mi caso es similar al de muchos otros niños provenientes de Corea del Sur adoptados en los años 1970-1980 en Europa y en Suiza.

La confrontación a su identidad, una etapa restringida por la puesta en relieve de la diferencia

Ser adoptado en un entorno de vida favorable y en buena salud es una oportunidad. Nunca se dirá suficientemente. El niño proveniente de la adopción internacional lo percibe a menudo tardíamente y dificilmente. Vive ontológicamente una forma de disociación personal, al menos aquella que le prestan o le sugieren, dado que proviene de lo que comunmente se denomina « la diversidad ». Crece así condicionado al hecho que sería un poco diferente del grupo, y se lo recuerdan frecuentemente, a pesar de la inexistencia evidente del abismo cultural. La problemática no es completamente similar a la de los niños inmigrados: estos pueden alegar un doble bagaje cultural, una imagen de identidad proveniente del entorno familiar. El niño adoptado tiene como única cultura aquella recibida de sus nuevos padres. Incluso en las adopciones tardías, es común observar una sustitución rápida del idioma materno por el del nuevo entorno lingüístico, como lo demuestran los trabajos científicos en neuro-imaginería cognitiva1.

Sin embargo, la diferencia visual para el otro sigue presente y las preguntas empiezan muy temprano en las escuelas: « ¿De dónde eres? », « ¿Eres chino? ». Convencido de ser un buen francés, por mi parte, frecuentemente me olvidaba de mi cara asiática a falta de espejo de baño o de elevador para recordármelo.

Así, la confrontación con la diferencia se limita a tener que justificarse y a confiar la intimidad de un pasado proveniente de otra parte.

« Ser adoptado »: La idea preconcebida del trastorno « identitario », ¡cuidado peligro!

Muchos de los trabajos escritos sobre la adopción hablan de personas que sufren. Deseo, sin embargo, aportar un mensaje más matizado y profundamente positivo sobre la adopción, al advertir contra una « patologización » abusiva de la identidad del niño adoptado. Recordemos el ejemplo: « No me siento diferente, pero sin cesar me recuerdan que así deberá ser ». Todo está en juevo aquí. La discriminación llevada a cabo, sea negativa o positiva, pone de relieve una diferencia étnica de apariencia – tan bella como puede ser, la de una fisonomía asiática o africana en medio de caras caucásicas. La etiqueta identitaria « adoptado » propone una explicación que tiende a todos los problemas identitarios. Es un verdadero peligro, e interpretaciones seudo-psicoanalíticas son fáciles de manifestar y de oír, amenazando de encasillar a la persona adoptada en alguna forma de condicionamiento resultando a veces en una (auto) culpación en exceso. En materia de interacciones sociales, veremos así surgir pensamientos introspectivos o consejos amigables del tipo « Soy abandónico, es por ello que me encariño demasiado » o, al contrario, « Eres adoptado, es por ello que tienes miedo de encariñarte o de comprometerte, sabes ». Siempre es posible encontrar una hipótesis verosímil en la que la adopción  será la culpable asignada a una dificultad de la existencia. Este modo de razonamiento puede rápidamente convertirse en el pretexto para señalar con el dedo lo que, de manera factual, ha sido un bonito regalo, el de una vida mejor que en una institución o en la calle.

En el fondo, todos, adoptados o no, hemos vivido evoluciones escandalosas de nuestra personalidad, una crisis en la adolescencia, conflictos parentales, penas de amor. ¿Quién nunca se ha preguntado en la infancia si sus padres eran realmente sus verdaderos padres? Se trata aquí de problemas emocionales de humanos, ricos en complejidad y en similitudes, independientemente de los orígenes y de la cultura.

Saber minimizar y valorar la diferencia al mismo tiempo

El posicionamiento del padre adoptivo es delicado, y como para cualquier padre, el aprendizaje por intentos-errores es frecuente, para encontrar el justo equilibrio entre estigmatizar y valorar la singularidad de esta identidad de dos caras.

¿Qué hacer? Todo lo que se pueda, ya que no existe el secreto de la parentalidad. Los padres adoptivos han pasado por etapas, oh cuán dolorosas, antes de llevar a cabo su proyecto de adopción. Padres, denos con amor lo que sabrán aprender de su rol en contacto con el niño que habrán acogido en su hogar. Sean vigilantes con respecto a las vicisitudes de estos énfasis o descuidos de la diferencia, con el fin de que su hijo sepa construirse una identidad entera y única, la suya. Ustedes, padres adoptivos, han probablemente estado impacientes de acoger a su hijo; pero, luego, hacer que un niño – adoptado o no – crezca requiere de mucha perseverancia, con el fin de lograr reconciliar las diferentes facetas de una identidad rica en diversidad. Se trata de una dinámica que necesita el rigor del contrapunto, la rectitud de las armonías, la resolución de las discordancias, así como la ligereza lírica y adornada de una invención con tres voces de Johann Sebastian Bach. Con su belleza mística y su parte de espontaneidad, por supuesto. »

 

(1): Pallier et al, Brain imaging of language plasticity in adopted adults: can a second language replace the first? [Imaginería cerebral de la plasticidad del lenguaje en adultos adoptados: ¿Puede un segundo idioma sustituir al primero?] Cerebral Cortex, 2003, 13, 155-161

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