Articles sur l’International

RDC:

https://www.jeuneafrique.com/579817/politique/pour-des-elections-libres-et-garantes-des-droits-civils-et-humains-en-rdc/

https://www.lepoint.fr/afrique/rd-congo-joachim-son-forget-qui-pour-croire-encore-aux-hommes-06-07-2018-2233816_3826.php

Kosovo:

JEUNE À PRISTINA EN 2014 : LE GRAND ÉCART ENTRE UN MONDE PASSÉ ET UNE TERRE EN DEVENIR.

Chapitre extrait du livre « Kosovo, récits sur la construction d’un état », coordonné par Sébastien Gricourt et Gilles Pernet, préface par Jacques Rupnik, Editions non Lieu, 2014.

Joachim Forget et Pierre-Yves Le Borgn’

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Avant de nous rencontrer et de partager notre passion pour les Balkans occidentaux et notamment le Kosovo, il fut un temps où nous avons approché tous deux ce pays de façons peu conventionnelles. Pierre-Yves Le Borgn’ est devenu député des français de l’étranger de la 7ème circonscription, après avoir ‘baroudé’ dans la région lors d’un exercice de campagne électorale d’un nouveau genre, où pour appréhender le mode de vie des Français y résidant, il faut apprendre à connaître l’ensemble des gens au grand cœur qui peuplent le pays. J’ai pour ma part commencé à voyager au Kosovo quelques années après avoir d’abord soutenu financièrement les réfugiés en 1999, puis suite à des rencontres qui ont fait germer nombre d’amitiés sincères. Je dois notamment beaucoup à l’un de mes anciens patients suisse d’origine Kosovar, qui fut ma porte d’entrée sur la diaspora kosovar à Genève. Ma curiosité éveillée m’a rapidement poussé à travailler comme jeune médecin observateur pendant une courte période dans le service de chirurgie de l’hôpital universitaire de Prishtina, ou Qendra Klinike Universitare e Kosovës. De par mon second métier de pianiste-claveciniste et improvisateur, je me suis vite senti à l’aise avec la jeunesse cultivée de Prishtina ; je me suis fondu dans la masse lors de ses jam sessions et de longues nuits dans ses cafés enfumés ; les milieux culturels, politiques et journalistiques s’interpénétraient dans cette petite capitale et les rencontres furent si passionnantes, aussi n’ai-je jamais vraiment quitté ce pays depuis. Ces amitiés et des projets politiques et culturels m’ont mené par la suite vers l’Albanie, la Slovénie, la Croatie, et les autres pays des balkans, constituant par ailleurs la circonscription où Pierre-Yves fut élu et commença à voyager à son tour. D’aucuns auraient pu dire avec provocation que nous reprenions le chemin de la Yougoslavie à l’envers ; mais qu’importe, en final, les frontières ne sont-elles pas que l’apanage des esprits étriqués ? Pierre-Yves et moi avons alors croisé nos regards sur le monde albanophone et celui des slaves du sud de l’Europe lors de ses visites de fonction et nos interactions de travail régulières avec les diplomates français. Nous y avons rencontré des français passionnés par les peuples qui font le Kosovo, qu’ils soient Albanais ou issus des dites ‘minorités ethniques’, toutes symbolisées par des étoiles de même taille étincelant du même jaune sur le drapeau kosovar. Le symbole est fort car les gens travaillent au vivre ensemble depuis longtemps, héritage de siècles vécus au carrefour des civilisations ; les dissensions ethniques passées nourrissent encore de mauvaises causes certes. Mais le trait est grossi et les faux problèmes devraient enfin s’effacer du devant de la scène, et ce n’est pas qu’un vœu pieux. Renvoyer dos à dos serbes et albanais n’apporte plus rien de constructif aux débats, la jeunesse en est lasse et ne devrait plus être exposée à de tels modes de pensée. Aussi, ce sujet n’a pas retenu notre attention pour le message que nous avons voulu transmettre ici. Ce qui nous intéresse bien plus, c’est l’avenir de cette terre disputée, à la croisée des mondes ; comment la jeunesse de maintenant saura capitaliser sur le lourd passé du chant des Merles ; comment l’aide internationale saura la mettre sur le bon chemin, le plus adroitement possible nous l’espérons; comment faire coexister la statue du héros national albanais Gjorgj Kastriot Skenderbeu avec le symbole NEW BORN trônant entre le palais de la jeunesse ou Pallati i Rinisë et les locaux de la MINUK,sous forme de lettres capitales géantes récemment repeintes aux couleurs des drapeaux du monde ; comment la jeunesse saura-t-elle se construire de nouveaux symboles et laisser au passé certaines légendes telles des feux éteins, sans renier qu’ils aient pu autrefois réchauffer leurs aïeux, mais qui aujourd’hui paralysent le progrès et cultivent des haines devant à tout prix devenir désuètes.

Au Kosovo, les problèmes sociétaux sont identiques à ceux que nous traversons en Europe de l’Ouest, mais combien plus exacerbés: inégalités, discrimination, corruption, montée des populismes, mais surtout un chômage des jeunes réduisant à néant toute perspective d’avenir, une « véritable bombe sociale », comme s’exprimait en ces termes le 1er ministre belge Elio Di Rupo lors du congrès du Parti Socialiste Européen à Bruxelles le 28 octobre 2012, à propos du chômage des jeunes en Europe.

Etre jeune à Prishtina, c’est avoir de l’espoir devant l’inespéré, et une combativité teintée de doutes et de résignation parfois. Pour mieux appréhender le Kosovo d’aujourd’hui, il faut se résoudre à faire la même démarche que celle que nous avons faite en notre temps : le vivre soi-même. Nous vous donnons rendez-vous dans les cafés de Prishtina, venez y faire connaissance avec nos amis, avec les jeunes qui sont en train de façonner leur pays. Pour éveiller votre curiosité, nous allons prêter nos deux voix pour dresser le portrait d’une jeune femme imaginaire que nous appellerons Drita – prénom signifiant ‘la lumière’ en albanais – et de quelques de ses amis. Leurs pensées, leurs doutes et leurs rêves feront écho en vous quand vous les aurez enfin rencontrés à Prishtina…

Drita vient de fêter ses 33 ans. Son existence passée est déjà chargée, faite de trop de réalités crues datant de l’avant-guerre et de l’année 1999, qui l’ont contrainte à une maturité trop vite acquise dans sa jeune adolescence ; il y a eu l’exil d’un temps quand il a fallu fuir, elle n’a jamais perdu le souvenir de son grand-père battu à mort par des extrémistes Serbes quand ils ont voulu  l’expulser de son domicile autour de Mitrovica. Tout cela est déjà loin mais les aversions pavloviennes de son vécu d’enfance sont trop bien ancrées dans sa mémoire. De telles horreurs, chacun en a le poids dans sa famille ou dans son entourage. Mais on n’en parle plus, on essaie de passer outre. L’été dernier comme chaque année, le silence fut pesant pour elle quand quelques courts-métrages du festival Dokufest à Prizren, le petit « Cannes des Balkans », levaient le voile sur ce passé douloureux faits d’exils, de guerre et de crimes, de vies marquées par la séparation. Les larmes coulaient encore comme coulèrent les gouttes de sang en d’autres temps. Le devoir de mémoire n’est pas fini en 2014, autant que la Shoah peut toujours hanter les mémoires de la communauté juive. Drita avait ambitionné d’étudier à l’étranger et la France lui avait autrefois ouvert ses portes pour faire des études universitaires de musique classique. Elle en était revenue une pianiste accomplie il y a quelques années. La perspective des 200 euros mensuels, quand la paie arrivait en temps voulu, ne l’a pas échaudé. Elle voulait être là, dans son pays natal, créer et transmettre aux siens, et enseigner à l’université de Prishtina pour ceux qui voudraient faire éventuellement mieux qu’elle. En revenant à dessein, elle était consciente que partir librement en week-end ou en vacances signifierait les plages polluées et bondées d’Ulqin (Ulčinj) au Monténégro, ou la Turquie tout au mieux, voire l’Albanie, si proche parente et sauvage étrangère à la fois. Les plus chanceux, qui disposent d’un passeport macédonien ou albanais bénéficient de la libéralisation des visas, que n’offre pas encore le passeport kosovar, les conditions n’étant pas encore réunies, malgré les promesses venant itérativement de ci ou de là en période pré-électorale.

Mais pour Drita, il y a quand même quelque chose de fascinant à Prishtina. Une sorte d’élan, fait de l’énergie et de l’insouciance des pays après-guerre, cette sensation du ‘tout est possible’, cyniquement originaire de la prise de conscience collective de la fragilité de l’existence et du caractère potentiellement éphémère du bonheur. Drita est parfois tentée de dresser un parallèle avec la situation d’autrefois des parents de ses anciennes collègues coréennes ou japonaises du Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, eux-aussi victimes en leur temps de conflits armés avec des jeux d’alliance complexes qui lui échappent un peu. Elle garde via de tels exemples l’espoir d’un mieux-vivre quand elle pense aux pays high-tech contés par ses amies. Drita essaye de devenir quelqu’un à Prishtina et ses projets artistiques se développent lentement mais surement, tout en sachant pertinemment que des limites se dresseront parce qu’elle a choisi d’être là. Elle se réjouit toujours quand, trop peu souvent, l’un de ses amis exilés pour études revient në kosovë (‘au Kosovo’) pour apporter sa pierre à l’édifice ou quand une nouvelle tête, un étranger par exemple, peut venir quelque peu rompre la routine faite de trop de cafés macchiato à vider les uns après les autres.

Faute de voyager elle-même librement, le monde vient ainsi à sa rencontre sur sa terre, qui évoque encore en Europe de l’Ouest autant de faux stéréotypes de violence et d’insécurité que la Suisse peut évoquer les vaches, les marmottes et le chocolat. Lors de détours professionnels à Prishtina, les travailleurs internationaux apprennent que la réalité est sensiblement différente: le pays est calme, la jeunesse Prishtinali est dynamique et sociable et l’on passe de belles soirées dans les nouveaux cafés branchés de la capitale ; ils pourront toujours repartir vers d’autres horizons, leur passeport européen ou américain en main, appelés à une autre fonction, quand il sera temps ou que d’autres inconvénients de la vie locale commenceront à dominer leur quotidien. Drita, sans son visa Schengen, est bloquée. Elle est cycliquement condamnée à faire ses demandes pour essayer de décrocher auprès de telle ou telle ambassade un financement et un visa pour l’un de ses projets culturels, afin de lui permettre de caresser un jour ou deux le rêve new yorkais, berlinois ou de redevenir parisienne l’espace d’un instant.

Mais elle ne rêve pas de vivre ailleurs; rien de paradoxal, elle n’envie pas l’herbe verte et grasse des pays voisins, elle voudrait juste la voir dans ses rues à Prishtina. Drita est globalement préservée d’une extrême précarité car elle vit avec sa famille, elle-même soutenue par une partie des leurs vivant en Suisse et en Allemagne ; de plus, les musiciens talentueux sont parfois à Prishtina comme les fous du roi à la cour, indispensables à une soirée réussie…aussi les occasions ne manquent pas de décrocher quelques maigres contrats avec les évènements protocolaires variés fréquemment organisés. Après avoir démontrer ses talents artistiques lors de l’une ou l’autre de ces mondanités, Drita rêve un peu entre deux coupes de champagne bien méritées. En rentrant elle pourra toujours pester contre les coupures d’eau ou d’électricité; certes leur fréquence s’est bien réduite mais il faut parfois encore composer avec nombre d’inconforts du quotidien auxquels ses amies françaises Valérie et Julie n’avaient jamais pensé avant de venir lui rendre visite pour les plus aventureuses d’entre elles.

Qu’en est-il de la vie privée de Drita? Un entre-deux cultures, entre-deux époques aussi, le grand écart permanent. Elle aspire à l’émancipation comme Valérie et Julie, à l’égalité des droits homme-femme. Elle voudrait pouvoir enfin avoir son studio à elle, mais ses revenus ne lui permettent pas de quitter le domicile parental. Ses attentes se sont progressivement réduites après quelques échecs professionnels difficiles à dépasser sans protection sociale adéquate. Semblablement s’étiolent peu à peu ses espoirs secrets de filer le parfait amour avec un étranger, un hypothétique galant homme qui saurait retrouver chez elle la modernité du monde dont il serait issu mais qui se plongerait assidument dans la culture albanaise, et pourrait se faire idéalement ‘adopter’ par la famille. Elle préférerait ainsi mener sa petite vie de jeune couple d’aujourd’hui, s’engager lentement ou pas du tout, se laisser vivre, voyager, se sentir libre. Mais ses velléités de modernité ne s’accordent parfois pas aux incompréhensions de ses parents ne pas avoir déjà marié leur fille au garçon d’une bonne famille locale. Drita est tristement consciente de cette pression qui pèse sur elle de fonder une famille et d’être une bonne épouse ensuite. Elle vit tout de même des rêves d’enfantement assez prégnants, sans vouloir faire un bébé toute seule pour autant, car le sens de la famille est trop sacré ici pour ne pas faire les choses ‘comme il faut’ ; mieux vaut éviter l’opprobre de la communauté. Mais au fond, ce serait possible si elle le voulait vraiment, en se battant un peu contre les siens ; après tout les esprits ont déjà beaucoup évolué en quelques années et finalement, au Kosovo, on a toujours su faire preuve d’adaptation devant l’adversité et des influences reçues bon gré mal gré, tant orientales qu’occidentales et méditerranéennes. Pas évident de vivre au carrefour de civilisations influentes. Ni de naviguer entre un mode de vie citadin qui s’homogénéise un peu partout dans le monde et qu’on dit ‘occidental’, et une époque obéissant aux règles traditionnelles d’une société patriarcale qui n’appartiendra bientôt plus qu’au souvenir. Un modèle clanique jadis régi par des règles écrites, un Kanun aux règles intransigeantes et par la valeur de la parole donnée, la Besa. Dernièrement, ses amis à l’origine du seul magazine branché du pays, Kosovo 2.0, avaient tenté de parler de sexe et d’homosexualité en toute dignité, avec gravité et humour à la fois, mais en brisant des tabous. Ils n’avaient réussi qu’à s’attirer les agressions verbales et physiques de quelques fondamentalistes islamistes, phénomène tristement nouveau dans le Kosovo contemporain. Elle se rappelait encore que son grand-père fut un cheikh bektashi, l’islam soufi hérité des Ottomans, elle ne comprenait pas comment certains avaient pu ainsi dériver de leurs racines. Elle se sentait musulmane, mais jamais chez elle on n’avait parlé de haine ou de rejet de l’autre, ni vraiment considéré la femme comme être inférieur. L’amour et la solidarité en famille et entre voisins primaient autrefois. Le mal-être et le devoir de mémoire mal achevé après la guerre, avaient certainement avoir avec ces nouvelles intolérances. Ainsi, dans les malaises de son temps y avait-il à la fois la confrontation entre hier et aujourd’hui mais aussi la disparition de belles valeurs d’antan et la précarité d’un présent propice à la montée de nouveaux extrêmes. Un étrange mélange bien difficile à démêler.

Drita rejoint souvent son ami Dardan au charmant café-librairie Ditë e Natë, ‘Jour et Nuit’. Jeunes gens locaux et internationaux s’y côtoient allègrement lors de manifestations culturelles et musicales ou simplement pour passer un moment à lire, discuter, polémiquer et prendre un verre. Dardan est passionné de politique, tout en ne trouvant pas le parti qui lui corresponde vraiment, faute que cet idéal existe, probablement. Il a bien essayé de s’engager mais revient déçu à chaque fois. Drita est plus sceptique et distante mais elle vote à chaque fois qu’elle le doit et suit l’actualité sans s’y mêler de trop près néanmoins. Dardan est convaincu de la nécessité d’une alternance, d’un renouveau dans la classe politique actuelle; mais la situation n’est pas propice aux révolutions, le paradigme ambiant étant plus celui du changement en douceur et du maintien de la stabilité aux portes de l’Europe, si fragile soit-elle parfois. Tous deux sont las de la loi des dominations et affrontements claniques pour le pouvoir. L’ampleur du fossé générationnel en politique leur donne le vertige. Chaque parti politique a ses héros de guerre respectif, ses faits d’armes et ses bastions régionaux. Drita, Dardan et leurs amis, jeunes urbains trentenaires, ne peuvent plus souffrir le nationalisme aveugle et l’utilisation à outrance des symboles tels l’aigle bicéphale, shqiponja, et les couleurs de l’Albanie, le rouge et le noir, kuq et zi. Ils entendent être fiers de ce qui sera, non de ce qui a été ou pourrait être fantasmé sur l’histoire. Sans vouloir non plus être dépossédé d’une fierté légitime à l’auto-détermination, droit inconditionnel de tout citoyen selon la déclaration des Droits de l’Homme, ils ne veulent plus d’amalgames entre valeurs d’égalité, de partage et le sentiment national. Ils connaissent les tragédies passées initiées par de telles confusions. La nuance est parfois si faible, les raccourcis tentants même avec de bonnes intentions de  vouloir réformer le système. Droite ou gauche, là n’est pas leur souci actuel, le bipolarisme n’est peut être pas d’actualité, tellement distordu par une histoire particulière dans leur cas. Le mot socialisme fait encore peur au Kosovo, évoquant tantôt la dictature enveriste en Albanie, tantôt les amers souvenirs de la Yougoslavie titiste, où tout n’était pas si facile que les yougonostalgiques voudraient le faire croire, pas en étant né albanais au Kosovo en tout cas. La Yougoslavie, l’union des Slaves du Sud (Jug en serbo-croate et en albanais) n’était pas si rose que ce qu’elle est encore dans certains esprits rêveurs.

Drita, contrairement à Dardan qui s’est plus radicalisé dernièrement à ce sujet, n’est pas encore complètement désabusée sur la présence de la communauté internationale car elle en comprend l’importance pour le futur économique et géopolitique du Kosovo et pour le développement d’un état de droit exemplaire. Mais elle se demande combien de temps faudra-t-il encore pour que l’indépendance soit un réel acquis et leur pays reconnu unanimement par le monde entier. Elle vient d’apprendre que la FIFA autorisera bientôt son équipe nationale à disputer des matchs amicaux internationaux, sans hymne toutefois ni de  possibilités de rencontres avec les équipes issues des pays ex-yougoslaves. La nouvelle officielle avait circulé aussi vite que les rumeurs dans ce centre-ville trop petit pour y avoir une vraie intimité hors de chez soi. Ses frères se sont réjouis plus qu’elle car le foot, ce n’est pas sa tasse de thé, et la nouvelle est à demi-réjouissante, comme toujours. Drita, Dardan et leurs amis voudraient plus et plus vite alors qu’ils s’apprêtent à fêter six années d’indépendance le 17 février 2014 et déjà 15 ans après-guerre. La jeunesse éclairée du Kosovo veut qu’on la laisse murir et devenir fière d’elle-même. Elle aimerait que les leurs n’aient pas seulement à ressasser le prestige de leurs origines ethniques lointaines issues des peuples illyriens ou à compter le nombre de VIP originaires du Kosovo pour se légitimer. Drita et ses amis rêvent ensemble de montrer au reste du monde ce qu’ils peuvent apporter dans cette culture mondialisée et parfois trop uniformisée: la preuve de la mixité des cultures aux portes de l’Europe, le témoignage d’un pays dynamique, jeune et prospère où il fait bon vivre ensemble.


Article sur l’adoption internationale:

(ENG_ESP_FR) LA RICHESSE DE NOS DIFFÉRENCES – TÉMOIGNAGE D’ADOPTION INTERNATIONALE

Article paru dans le bulletin de juin 2012 de l’ONG Service Social International, Centre International de Référence pour les droits de l’enfant privé de famille (SSI / CIR)

 

Dans cet article, Joachim Forget, médecin, issu lui- même de ladoption internationale, sest appliqué à nous décrire la perception de la différence par lenfant adopté, et comment ce vécu peut être valorisé, à condition dêtre vigilant à se désengager d’une vision  de ladoption comme un problème cause de troubles identitaires plutôt quune chance offerte à un enfant de grandir dans une famille.

Biographie express

         Je suis né en Corée du Sud le 15 avril 1983 sous le nom de Kim Jae Duk. J’ai été abandonné dans les rues de Séoul à l’âge de 3 mois, placé à l’orphelinat puis au sein d’une famille d’accueil pour être finalement adopté à l’âge de 9 mois par une famille française. Mon cas fut similaire à celui de nombreux autres enfants adoptés depuis la Corée du Sud en Europe et en Suisse dans les années 1970-1980.

La confrontation à son identité, une étape contrainte par la mise en exergue de ladifférence

Être adopté dans un milieu de vie favorable et en bonne santé est une chance. On ne le dira jamais assez bien, jamais assez fort. L’enfant issu de l’adoption internationale le réalise souvent tardivement et difficilement. Il vit ontologiquement une sorte de dissociation personnelle, tout au moins celle qu’on lui prête ou qu’on lui suggère, car il est issu de ce qu’il est commun de dénommer ‘la diversité’. Il grandit ainsi conditionné au fait qu’il serait un peu dissemblable au groupe, et on le lui rappelle régulièrement, malgré l’inexistence patente du fossé culturel.

La problématique n’est pas totalement similaire à celle des enfants d’immigrés: ceux-ci peuvent faire valoir un double bagage culturel, une image identitaire issue du milieu familial, concrétisée parfois par une fierté nationale refuge ou l’unité linguistique. L’enfant adopté n’a pour culture que celle qu’il reçoit de ses nouveaux parents. Même dans les cas d’adoption tardives, il est commun d’observer un rapide remplacement de la langue maternelle par celle du nouvel environnement linguistique, comme l’attestent les travaux scientifiques réalisés en neuroimagerie cognitive (Pallier et al, Brain imaging of language plasticity: can a second language replace the first? Cerebral Cortex, 2003, 13, 155-161).

Néanmoins la différence visuelle pour l’autre demeure présente et les questions commencent très tôt dans les cours d’écoles : « D’où viens-tu ? », « Est-ce que tu es chinois ? ». Convaincu d’être un bon français, j’ai, pour ma part, souvent oublié mon visage asiatique à défaut d’un miroir de salle de bains ou d’ascenseur pour me le rappeler. Une amie adoptée du Laos par une famille franco-croate m’a récemment réfléchi la même anecdote, et nous avons pu nous amuser d’une bonne dizaine de variations sur le même thème issues d’autres amis adoptés d’Asie ou d’Afrique. Ainsi, la confrontation à la différence contraint à devoir se justifier et à livrer l’intimité d’un passé venu d’ailleurs, et toutes les idiosyncrasies de nos vies singulières.

« Être adopté »: l’idée reçue du trouble ‘identitaire, attention danger !

Beaucoup a éjà été écrit sur l’adoption, et ces textes parlent souvent de personnes en souffrance. Celle-ci existe indéniablement. Je souhaite néanmoins apporter un message plus nuancé et profondément positif sur l’adoption, en mettant en garde contre une « pathologisation » abusive de l’identité de l’enfant adopté.

Rappelons-nous l’exemple : « Je ne me sens pas différent, mais on me rappelle incessamment que je le serais ». Tout se joue là. La discrimination réalisée, qu’elle soit négative (« Sale chintok ! ») comme positive (« Qu’ils sont beaux ces enfants asiatiques ! »), met en exergue une différence ethnique dapparence – aussi belle puisse-t-elle être, celle d’un faciès asiatique ou africain au milieu de visages caucasiens.       L’étiquette identitaire « adopté » propose une explication tentante à tous les problèmes identitaires. C’est un vrai danger, et des interprétations pseudo-psychanalytiques sont faciles à émettre et à entendre, menaçant d’inscrire la personne adoptée dans une sorte de conditionnement aboutissant parfois à une (auto-) culpabilisation à outrance. En matière d’interactions sociales, on verra ainsi émerger des pensées introspectives ou des conseils amicaux du type « Je suis abandonnique, c’est pour cela que je m’attache trop » ou inversement « Tu es adopté, c’est pour cela que tu as peur de t’attacher et de t’engager tu sais. » Il est toujours possible de trouver une hypothèse plausible où l’adoption sera la coupable désignée à une difficulté de l’existence. Ce mode de raisonnement peut vite devenir le prétexte à montrer du doigt ce qui a été de manière factuelle un beau cadeau, celui d’une vie meilleure qu’en institution ou dans la rue, l’accès à une éducation et à un foyer.

Au fond, nous avons tous vécu, adoptés ou non, des évolutions tapageuses de notre personnalité, une crise d’adolescence, des conflits parentaux, des chagrins d’amour. Qui ne s’est jamais demandé dans l’enfance si ses parents étaient véritablement ses vrais parents? Les crises existentielles ne sont pas réservées aux adoptés. Il s’agit là de problèmes émotionnels d’humains, riches en complexité et en similitudes, indépendamment des origines et de la culture.

Savoir minimiser et valoriser la différence à la fois

Le positionnement du parent adoptif est délicat, et comme pour tout parent, l’apprentissage par essais-erreurs est une régularité, pour trouver le juste équilibre entre stigmatiser et mettre en valeur la singularité de cette identité double-face. Mon petit garçon eurasien vit à son tour aujourd’hui l’étape de la cour d’école, où il vient d’apprendre qu’il serait « un chinois ».

Que faire ? De son mieux, car il n’y pas de secret à la parentalité. Les parents adoptifs ont traversé des étapes, ô combien douloureuses et successions d’impatiences déçues, avant de mener à bien leur projet d’enfant. Parents, donnez avec amour ce que vous saurez apprendre de votre rôle au contact de l’enfant que vous aurez accueilli dans votre foyer, en étant vigilant aux vicissitudes de ces emphases ou négligences de la différence, afin que votre enfant sache se construire une identité entière et unique, la sienne. Lors d’une interview télévisée, le claveciniste de génie Scott Ross, ayant enregistré l’intégrale des 555 Sonates de Domenico Scarlatti a déclaré : « J’ai une qualité ou un vice, la persévérance, chose à ne pas confondre avec la patience.(…) Je n’ai aucune patience pour quoique ce soit. » Vous, parents adoptifs, avez été probablement impatients d’accueillir votre enfant ; mais ensuite, faire grandir un enfant – adopté ou non, grandir et s’épanouir – en étant adopté ou non, requiert beaucoup de persévérance, afin de parvenir à faire se réconcilier les différentes facettes d’une identité riche de diversité. Il s’agit d’une dynamique nécessitant la rigueur du contrepoint, la justesse des harmonies, la résolution des dissonances, ainsi que la légèreté lyrique et ornementée d’une invention à trois voix de Johann Sebastian Bach. Avec sa beauté mystique et sa part d’improvisation et de spontanéité bien sûr.

The wealth of our differences – the story of an intercountry adoption

Monthly Review June 2012 – International Social Service – International Reference Centre for the Rights of Children Deprived of their Family (ISS / IRC)

Joachim Forget, a Doctor, who, himself, comes from intercountry adoption, shares with us his perception of the difference experienced by any adopted child. He shows us how this experience may be given value, if adoption is considered as a chance offered to a child to live in a family.

 ‘I was born in South Korea on 15 April 1983 and named Kim Jae Duk. I was abandoned on the streets of Seoul when I was three months old, placed in an orphanage and then with a foster family, before being adopted by a French family when I was nine months old. My case was similar to that of many other adopted children from South Korea to Europe and Switzerland in the 1970s-1980s

To confront one’s identity, a stage restricted by an emphasis on the difference

To be adopted in a favourable living environment and in good health is a chance. We will never say it enough. A child, who comes from intercountry adoption, often realises this rather belatedly and with difficulties. He lives ontologically some sort of personal dissociation, at least the one he is being attributed or suggested, given that he comes from what is commonly called ‘diversity’. He therefore grows up being conditioned to the fact that he should be different to some extent from the group, and he is steadily remembered of this, despite the obvious non-existence of the cultural gap. The issue is not completely similar to that of immigrant children: the latter may assert double cultural qualifications, an identity picture that comes from their family environment. As for the adopted child, he only has the culture, which he receives from his new parents. Even in cases of late adoptions, it is common to notice a prompt replacement of the mother tongue by that of the new linguistic environment, as evidenced by the scientific works in cognitive neuroimaging1.

However, the visual difference for the other remains present and questions arise very early on school playgrounds: ‘Where are you from?’, ‘Are you Chinese?’. As for me, convinced of being a good French citizen, I often forgot my Asian face, failing a bathroom or lift mirror to remind me of it.

Thus, confronting the difference compels to having to justify oneself and to sharing the privacy of a past that comes from elsewhere.

‘To be adopted’: The preconception of the ‘identity’ disorder, careful danger!

Many works on adoption mention people, who suffer. I, however, wish to bring a more moderated and deeply positive message on adoption, by warning against excessive pathologisation of the adopted child’s identity. Let us recall the example: ‘I do not feel different, but I am constantly being reminded that I am’. Everything is at stake here. The discrimination that is carried out, whether negative or positive, evidences an ethnic difference based on appearance – as beautiful as it may be, that of Asian or African features among Caucasian faces. The identity label ‘adoptee’ offers a tempting explanation to all identity problems. It is a true danger, and so-called psycho-analytical interpretations are easy to express and hear, thereby threatening to place this adopted person in some sort of conditioning, which results sometimes in an excessive feeling of (self) guilt. With regards to social interactions, we will also witness how introspective thoughts and friendly advice arise, such as ‘I am abandonic, that is why I become attached’ or, the opposite, ‘You are adopted, that is why you are scared of becoming attached and of committing, you know’. It is always possible to find a plausible hypothesis, in which adoption will be blamed for some difficulty in one’s existence. This way of thinking may soon become the excuse to point out what has been, de facto, a nice gift: that of a better life than in an institution or on the streets.

Deep down, we have all – adopted or not – experienced some shocking developments in our personality, an adolescent crisis, parental conflicts, an unhappy love story. Who has never asked himself during childhood whether his parents were really his true parents? These are the emotional problems of humans, rich in complexity and similarity, irrespective of the background and the culture.

To know how to minimise and recognise the value of difference at the same time

The positioning of the adoptive parent is delicate, as it is for any parent; learning on a trial-mistake basis is consistent, in order to find a fair balance between stigmatising and recognising the value of the uniqueness of this double-faced identity.

What should be done? The best we can, as there is no secret to parenthood. Adoptive parents have experienced, oh how painful, stages, before completing their adoption project. Parents, give us with love what you will know how to learn from your role in contact with the child you will have welcomed into your home. Be aware of the vicissitudes of these emphasis or neglects of the difference, in order for your child to know how to build a full and unique identity, his identity. You, adoptive parents, are probably impatient to welcome your child; but then, to have a child grow up – whether adopted or not – requires a lot of perseverance, in order to manage to reconcile the different aspects of an identity full of diversity. These are dynamics, which require the strictness of counterpoint, the accuracy of harmonies, the resolution of disharmonies, as well as the lyrical and decorated lightness of an invention for three voices of Johann Sebastian Bach. With its mystic beauty and its part of spontaneity, of course.’

1 Pallier et al, ‘Brain imaging of language plasticity in adopted adults: can a second language replace the first?’ Cerebral Cortex, 2003, 13, 155-161.

 

La riqueza de nuestras diferencias – Testimonio de adopción internacional

 

Boletín Mensual Junio 2012 – Servicio Social Internacional – Centro Internacional de Referencia para los Derechos del Niño Privado de Familia (SSI / CIR)
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Joachim Forget, médico, él mismo proveniente de la adopción internacional, nos comparte su percepción de la diferencia vivida por todo niño adoptado. Nos enseña cómo esta experiencia puede valorarse, con la condición de ver en la adopción una oportunidad brindada a un niño de crecer en una familia.
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« Nací en Corea del Sur el 15 de abril de 1983 con el nombre de Kim Jae Duk. Me abandonaron en las calles de Seúl a los tres meses de edad, acogido en un orfanato y luego en una familia de acogida, para finalmente ser adoptado con nueve meses por una familia francesa. Mi caso es similar al de muchos otros niños provenientes de Corea del Sur adoptados en los años 1970-1980 en Europa y en Suiza.

La confrontación a su identidad, una etapa restringida por la puesta en relieve de la diferencia

Ser adoptado en un entorno de vida favorable y en buena salud es una oportunidad. Nunca se dirá suficientemente. El niño proveniente de la adopción internacional lo percibe a menudo tardíamente y dificilmente. Vive ontológicamente una forma de disociación personal, al menos aquella que le prestan o le sugieren, dado que proviene de lo que comunmente se denomina « la diversidad ». Crece así condicionado al hecho que sería un poco diferente del grupo, y se lo recuerdan frecuentemente, a pesar de la inexistencia evidente del abismo cultural. La problemática no es completamente similar a la de los niños inmigrados: estos pueden alegar un doble bagaje cultural, una imagen de identidad proveniente del entorno familiar. El niño adoptado tiene como única cultura aquella recibida de sus nuevos padres. Incluso en las adopciones tardías, es común observar una sustitución rápida del idioma materno por el del nuevo entorno lingüístico, como lo demuestran los trabajos científicos en neuro-imaginería cognitiva1.

Sin embargo, la diferencia visual para el otro sigue presente y las preguntas empiezan muy temprano en las escuelas: « ¿De dónde eres? », « ¿Eres chino? ». Convencido de ser un buen francés, por mi parte, frecuentemente me olvidaba de mi cara asiática a falta de espejo de baño o de elevador para recordármelo.

Así, la confrontación con la diferencia se limita a tener que justificarse y a confiar la intimidad de un pasado proveniente de otra parte.

« Ser adoptado »: La idea preconcebida del trastorno « identitario », ¡cuidado peligro!

Muchos de los trabajos escritos sobre la adopción hablan de personas que sufren. Deseo, sin embargo, aportar un mensaje más matizado y profundamente positivo sobre la adopción, al advertir contra una « patologización » abusiva de la identidad del niño adoptado. Recordemos el ejemplo: « No me siento diferente, pero sin cesar me recuerdan que así deberá ser ». Todo está en juevo aquí. La discriminación llevada a cabo, sea negativa o positiva, pone de relieve una diferencia étnica de apariencia – tan bella como puede ser, la de una fisonomía asiática o africana en medio de caras caucásicas. La etiqueta identitaria « adoptado » propone una explicación que tiende a todos los problemas identitarios. Es un verdadero peligro, e interpretaciones seudo-psicoanalíticas son fáciles de manifestar y de oír, amenazando de encasillar a la persona adoptada en alguna forma de condicionamiento resultando a veces en una (auto) culpación en exceso. En materia de interacciones sociales, veremos así surgir pensamientos introspectivos o consejos amigables del tipo « Soy abandónico, es por ello que me encariño demasiado » o, al contrario, « Eres adoptado, es por ello que tienes miedo de encariñarte o de comprometerte, sabes ». Siempre es posible encontrar una hipótesis verosímil en la que la adopción  será la culpable asignada a una dificultad de la existencia. Este modo de razonamiento puede rápidamente convertirse en el pretexto para señalar con el dedo lo que, de manera factual, ha sido un bonito regalo, el de una vida mejor que en una institución o en la calle.

En el fondo, todos, adoptados o no, hemos vivido evoluciones escandalosas de nuestra personalidad, una crisis en la adolescencia, conflictos parentales, penas de amor. ¿Quién nunca se ha preguntado en la infancia si sus padres eran realmente sus verdaderos padres? Se trata aquí de problemas emocionales de humanos, ricos en complejidad y en similitudes, independientemente de los orígenes y de la cultura.

Saber minimizar y valorar la diferencia al mismo tiempo

El posicionamiento del padre adoptivo es delicado, y como para cualquier padre, el aprendizaje por intentos-errores es frecuente, para encontrar el justo equilibrio entre estigmatizar y valorar la singularidad de esta identidad de dos caras.

¿Qué hacer? Todo lo que se pueda, ya que no existe el secreto de la parentalidad. Los padres adoptivos han pasado por etapas, oh cuán dolorosas, antes de llevar a cabo su proyecto de adopción. Padres, denos con amor lo que sabrán aprender de su rol en contacto con el niño que habrán acogido en su hogar. Sean vigilantes con respecto a las vicisitudes de estos énfasis o descuidos de la diferencia, con el fin de que su hijo sepa construirse una identidad entera y única, la suya. Ustedes, padres adoptivos, han probablemente estado impacientes de acoger a su hijo; pero, luego, hacer que un niño – adoptado o no – crezca requiere de mucha perseverancia, con el fin de lograr reconciliar las diferentes facetas de una identidad rica en diversidad. Se trata de una dinámica que necesita el rigor del contrapunto, la rectitud de las armonías, la resolución de las discordancias, así como la ligereza lírica y adornada de una invención con tres voces de Johann Sebastian Bach. Con su belleza mística y su parte de espontaneidad, por supuesto. »

 

(1): Pallier et al, Brain imaging of language plasticity in adopted adults: can a second language replace the first? [Imaginería cerebral de la plasticidad del lenguaje en adultos adoptados: ¿Puede un segundo idioma sustituir al primero?] Cerebral Cortex, 2003, 13, 155-161